Enjoying our demo? Submit your e-mail and we will get back to you with personalised offer.

Histori

La transformation des habitats d’Harilaq

Ilir Culaj 22/05/2018
Abstrakti

Compte rendu du Séminaire HiSoMA Sociétés méditerranéennes en mutation – Séance du 13 avril 2018*

* La séance du séminaire a été annulée en raison du blocage des locaux de l’université. Nous remercions vivement A. Hajdari, qui a accepté de partager ses notes afin de permettre la rédaction de ce compte rendu par Ilir Culaj, Master 2, Université Lyon 2

La transformation des habitats face à la menace barbare : l’exemple d’Harilaq (Kosovo)

Intervenant : Arben Hajdari (Université de Prishtina)

© Toutes illustrations, sauf mention contraire : A. Hajdari

 

Citoje këtë dokument / Cite ce document /Cite this document :

Ilir Culaj, La transformation des habitats d’Harilaq, Albapoli, 2018

Indexi i termave

Fjalë kyçe:Crises, Dardanie, Dardanie Kosovo, Harilaq, Invasions, Kosovo

Texti i plotë

La transformation des habitats d’Harilaq

Pour mieux comprendre les problématiques de notre sujet, il faut revenir dans le temps, à l’époque où le territoire actuel du Kosovo faisait partie de l’ancienne province romaine de la Dardanie, dont nous allons faire une brève présentation.

La Dardanie constituait une région centrale de la péninsule balkanique. Sa position géographique et son hydrographie, tout comme le relief et le climat qu’on y rencontre, sont des facteurs qui en font un territoire à part, et qui ont influencé son développement historique et culturel. La Dardanie, de par sa position géographique, a été un pont au centre des Balkans, entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud, que traversaient des routes naturelles. La Dardanie correspond au territoire actuel du Kosovo, du Nord-Ouest de la Macédoine et du Sud de la Serbie. Ses principales cités étaient : Naissus (Niš en Serbie), Ulpiana (au Kosovo) et sa capitale Scupi (Skopje en Macédoine). Les Dardaniens faisaient partie de la famille illyrienne. Ils ont formé une culture avec des caractéristiques locales en conservant les aspects communs de culture illyrienne.

Le Kosovo occupe la plus grande partie du territoire de la Dardanie. Le Kosovo est situé dans la péninsule des Balkans, il est bordé par l’Albanie au Sud-Ouest, le Monténégro à l’Ouest, au Nord-Est la Serbie et au Sud la Macédoine. On trouve beaucoup de sites archéologiques au Kosovo ; les plus importantes cités de l’époque romaine étaient Municipium Ulpinana, Municipium Dardanorum ou Dardanicum, Dersnik, Vendenis et Theranda.

Après quelques siècles de paix et de développement dans le cadre de l’Empire romain, les invasions des peuples barbares à partir du IIIe siècle apr. J.-C. puis des Slaves aux VIe-VIIe siècles ont commencé à perturber la vie des habitants de la Dardanie. Par conséquent, il s’est produit une transformation des habitats face à la menace barbare. Les migrations des Goths au IVe siècle ont laissé des marques profondes dans l’histoire dardanienne, en influant sur son destin propre et sur celui de l’Empire en général. Du fait de l’éradication massive de la population dardanienne, l’empereur Zénon (474-491) a offert à Théodoric le Grand, roi des Goths (493-526) de s’installer en Dardanie avec son peuple. Là, il pourrait vivre en paix et dans l’opulence, du fait des grandes et riches terres dardaniennes. Mais à cause d’événements ultérieurs, cela ne s’est pas produit, et ces migrations ont pris une autre direction. Ces migrations et le terrible tremblement de terre de l’an 518 ont détruit de façon importante les infrastructures et l’urbanisme de Dardanie, et ont occasionné des besoins immédiats de reconstruction et fortification.

La crise de l’Empire romain d’Orient, ainsi que la chute de l’Empire romain d’Occident, ont provoqué dans toute la Dardanie l’abandon ou le déclin d’un grand nombre de villes et d’agglomérations et, parallèlement, la création de forteresses de hauteur ou la réoccupation d’oppida. Pendant le règne de l’empereur Justinien (527-566), selon le De Aedificiis de Procope de Césarée, ce sont soixante-et-une forteresses qui ont été réaménagées et huit qui ont été créées pour la seule Dardanie. L’une d’entre elles est la forteresse d’Harilaq, sujet de cette présentation.

La forteresse d’Harilaq est située à 16 km au Sud-Ouest de l’actuelle capitale Prishtina et elle occupe le sommet d’une colline boisée d’où l’on a une vue imprenable sur toute la plaine. Son enceinte de plan irrégulier protège une superficie de 1,3 ha en légère pente de l’Ouest vers l’Est.

Les premiers sondages ont été réalisés par l’Institut Archéologique du Kosovo et le Musée du Kosovo en 2005. Les recherches de terrain se sont poursuivies ensuite jusqu’en 2012 et elles reprendront cette année, sous la direction de l’intervenant de cette séance, Arben Hajdari (directeur du Département d’archéologie à l’Université de Prishtina).

 

Image

Fig. 1 : localisation du site

 

Image

Fig. 2 : Localisation du site d’Harilaq sur une carte du Kosovo
 

Les fouilles ont mis en évidence des vestiges architecturaux et elles ont établi la chronologie de l’occupation du site. Attestée depuis le Néolithique, elle se développe particulièrement pendant l’Âge du Fer. La période hellénistique est peu représentée parmi le mobilier recueilli et le Haut-Empire est totalement absent. En revanche, l’Antiquité tardive est l’époque où l’occupation du site est la plus importante, tandis que le VIIe siècle de notre ère paraît correspondre à l’abandon final de cette localité. C’est précisément les raisons de cet abandon qui sont traitées ici par A. Hajdari.

Le tracé complet du mur d’enceinte, d’une largeur variant entre 1,60 m et 2,20 m, a pu être reconnu, soit un périmètre d’environ 500 m. Sa maçonnerie est montée en opus incertum, ponctuellement en opus mixtum, et percée de quatre portes. Diverses structures, associées à un mobilier archéologique abondant, ont également été identifiées, mais la découverte la plus importante demeure celle de l’ensemble architectural religieux qui, selon A. Hajdari, constitue un ensemble unique dans les Balkans.

Ce complexe religieux occupe le replat culminant de la forteresse à l’Ouest. Ses éléments constitutifs sont deux bâtiments encadrant une église de plan allongé, de 22,20 m par 13,50 m et orientée Est-Ouest. Les murs d’1 m d’épaisseur possèdent un parement de moellons irréguliers. Malgré un état d’arasement très important, on reconnaît le narthex, l’exonarthex, deux bas-côtés et la nef centrale se terminant par une abside semi-circulaire construite en briques.

 

Image

Fig. 3 : Plan de l’organisation interne de la forteresse et restitution 3D par Eric Follain
 

L’absence de parallèle empêche de comprendre parfaitement le fonctionnement et la destination de ces structures. Cependant, cela ne nous empêche pas de donner différentes hypothèses. A. Hajdari pense que les deux structures identiques des deux côtés de l’église représentent un important complexe de pèlerinage dédié aux frères jumeaux Saint Florus et Saint Laurus. Ces derniers auraient été chargés de construire un temple à Ulpiana (municipium romain situé à seulement 15 km à vol d’oiseau d’Harilaq) pendant le règne de l’empereur Hadrien. La tâche achevée, les deux frères abattent le monument et sont pour cela martyrisés. Ils sont les premiers martyrs du christianisme en Dardanie. Il est donc tentant d’associer les deux bâtiments d’Harilaq avec les deux jumeaux martyrs, d’une part parce qu’ils sont totalement symétriques et à proximité immédiate d’une église et d’autre part parce qu’ils sont relativement proches chronologiquement.

Image

Fig. 4 : Plan du complexe religieux
 

Harilaq est un bon exemple pour illustrer les problèmes de crises dans les sociétés anciennes, en l’occurrence dans la province de Dardanie. La périodisation de l’occupation d’Harilaq permet de l’appréhender :

  • Harilaq I : Enéolithique.
  • Harilaq II : Bronze ancien.
  • Harilaq III : premier Âge du Fer (VIIIe-VIIe s. av. J.-C.).
  • Harilaq III a : périodes archaïque et classique (VIe-Ve siècles av. J.-C.).
  • Harilaq III b : période hellénistique.
  • Harilaq IV : Antiquité tardive (IVe-VIe s. apr. J.-C.).

 

Les crises qui ont frappé l’Empire romain ont également eu des échos dans ses provinces. Les provinces les plus proches des zones frontalières ont été les premières à faire face aux invasions barbares, invasions qui ont brisé la fameuse paix romaine (pax romana). Les invasions barbares dans la péninsule balkanique ont provoqué diverses crises pour les habitants de Dardanie qui ont été suivies de différentes transformations.

Les installations slaves dans les Balkans qui ont commencé au VIIe siècle ont également eu beaucoup d’impact, et ces changements se reflètent à Harilaq. Face aux diverses invasions, il semble que les habitants de Dardanie ont quitté les habitats des plaines, et se sont réfugiés dans des forteresses. Ce phénomène constitue un changement majeur dans la société dardanienne. Les fouilles ont révélé des traces d’habitat daté de l’Antiquité tardive, mais on ne sait pas encore quelle étendue occupaient ces habitations sur le site. Il n’est pas encore possible d’évaluer le volume de la présence permanente d’habitants à Harilaq, ou bien s’il s’agit plutôt d’un lieu de pélerinage fortifié. Cela dépendait sans doute des périodes, mais il semble que le site est toujours resté occupé, au moins pour les besoins de protection du site et, en particulier durant l’Antiquité tardive, du complexe religieux.

Ainsi, on peut supposer que Harilaq a été utilisé à plusieurs occasions comme abri par les habitants de la municipalité d’Ulpiana, qui se trouvait non loin de cette forteresse. Cette hypothèse est encore confortée par le fait que de telles forteresses datant de l’Antiquité tardive existaient sur tout le territoire du Kosovo, reliées entre elles par un réseau de communication très développé.

Ainsi, Harilaq est un bon exemple pour voir l’impact des crises. Comme on l’a mentionné ci-dessus, à la suite de nombreuses difficultés et de multiples invasions barbares, et afin de prévenir ces invasions, l’empereur Justinien fit de nombreuses reconstructions en Dardanie, et Harilaq fait partie des huit forteresses reconstruites. Cependant, A. Hajdari souligne qu’il reste encore beaucoup à fouiller sur ce site, et seuls de nouveaux résultats archéologiques, épigraphiques, etc…, permettront de répondre à toutes nos questions et à nos doutes sur ces différents problèmes.

Sources :

Malchus, Byzantiaca, 18.

Procope de Césarée, De Aedificiis, IV,1, 17.

Bibliographie :

Sk. Anamali et al., Historia e Popullit Shqiptar, vol.I, Tiranë: Botimet TOENA, 2002.

E. Follain, A. Hajdari et E. Kalaja-Hajdari, Église et martyria chrétiens du Kosovo. Un unique exemple de complexe paléochrétien dans la forteresse d’Harilaq, Archéologia n° 531, avril 2015, p. 44-51.

A. Hajdari, E. Follain, « Restitution of Harilaq hill: fortress and Christian complex during the Justinian period», First International conference « Cultural Heritage and Tourism », Prishtinë, 2016, p. 58-81.

Z. Mirdita, Emrat teoforikë në onomastikën e Dardanisë në kohën romake, Dardania Sacra 2, Prishtinë: Galica, 2000.

F. Peja, A. Hajdari et B. Rraci, Kalaja e Harilaqit, Prishtinë: Ataprint, 2012.